La fille de la prophétie Chapitre 1 – La nuit où tout a commencé La nuit était tombée sur le village comme un linceul de cendres. Le vent hurlait à travers les ruelles étroites, emportant avec lui les prières murmurées et les sanglots étouffés. Dans une petite maison isolée, une femme criait, déchirée par la douleur, tandis que la vie s’arrachait à ses entrailles. — Elle arrive… murmura la vieille sage, les mains couvertes de sang. La prophétie s’accomplit. La mère tremblait, ses yeux brillants de larmes. Elle n’avait jamais voulu de cette destinée pour son enfant. Jamais. Pourtant, le ciel l’avait choisie, elle, pour donner naissance à celle que tous craindraient. Un cri perça la nuit. Long, puissant, presque surnaturel. La petite fille venait de naître. À l’instant précis où son premier souffle fendit l’air, un éclair déchira le ciel. Le tonnerre gronda, faisant vibrer les murs. Les flammes des bougies vacillèrent, comme prêtes à s’éteindre. La sage recula, le visage livide. — Elle porte la marque… Sur le poignet du nourrisson, une fine cicatrice rouge brillait faiblement, dessinant un symbole ancien, oublié depuis des siècles. Le signe de la prophétie. La mère serra l’enfant contre elle, tentant de la protéger du monde. — Non… murmura-t-elle. Elle ne sera pas votre élue. Elle sera simplement ma fille. Mais déjà, dehors, des pas précipités résonnaient. La nouvelle s’était répandue plus vite que le feu. La fille de la prophétie était née. Des hommes armés surgirent dans la maison. Leurs regards brûlaient d’une peur mêlée de fascination. — Donnez-nous l’enfant, ordonna l’un d’eux. Elle appartient au Conseil. La mère secoua la tête avec désespoir. — Elle n’appartient à personne ! Elle tenta de fuir, mais une main brutale la retint. La sage s’interposa. — Laissez-les partir. Vous ne comprenez pas ce que vous faites. La prophétie ne peut être contrôlée. Un silence lourd s’abattit. Puis, dans un fracas assourdissant, la porte vola en éclats. Le chaos envahit la pièce. Des cris, des pleurs, le sang sur le sol. Quand tout se calma, la maison n’était plus qu’un tombeau. Dans les bras d’un vieil homme en fuite, l’enfant respirait encore. Il courait dans la nuit, loin du village en flammes, loin du destin qui voulait déjà l’engloutir. — Je te protégerai, murmura-t-il en serrant la petite contre son cœur. Même si je dois y laisser ma vie. La lune observait leur fuite, témoin muet d’un avenir tissé de douleur. Chapitre 2 – L’enfant du silence Les années passèrent, lentes et cruelles. La petite fille, nommée Élena, grandissait dans une vallée reculée, cachée du monde. Son grand-père adoptif l’élevait dans la simplicité, lui apprenant à se taire, à observer, à disparaître. — Ton nom est un secret, lui répétait-il. Ton existence aussi. Élena ne posait pas de questions. Elle sentait, au fond d’elle, que sa vie était différente. Les nuits, elle rêvait de flammes, de cris, d’un ciel déchiré. Elle se réveillait souvent en pleurs, le cœur battant à rompre. — Grand-père… pourquoi je fais toujours ces cauchemars ? Il détournait le regard. — Parce que certaines âmes naissent avec trop de souvenirs. À douze ans, Élena comprit qu’elle n’était pas comme les autres. Un matin, alors qu’elle marchait près de la rivière, elle aperçut un jeune garçon pris dans les courants violents. Sans réfléchir, elle plongea. Ses doigts touchèrent l’eau glacée, et soudain, tout s’arrêta. La rivière se figea. L’eau devint immobile, suspendue dans l’air comme un miroir brisé. Le garçon tomba dans ses bras, sain et sauf. Terrifiée, Élena relâcha sa prise. Le courant reprit son cours, comme si rien ne s’était passé. Elle resta figée, tremblante. Ce soir-là, elle montra la marque rouge sur son poignet à son grand-père. Le vieil homme pâlit. — Le moment est venu, murmura-t-il. Je ne peux plus te mentir. Ils s’assirent près du feu. Les flammes projetaient des ombres dansantes sur les murs. — Tu es née sous une prophétie ancienne, Élena. On dit que tu porteras l’espoir… ou la fin de notre monde. — Pourquoi moi ? sanglota-t-elle. — Parce que le destin est cruel. Il choisit toujours les cœurs les plus purs pour les briser. Les larmes coulèrent sur ses joues. Toute sa vie, elle avait voulu être normale. Avoir des amis. Rire. Aimer sans peur. — Est-ce que je peux échapper à cette prophétie ? Le silence fut sa seule réponse. Cette nuit-là, des cavaliers surgirent de l’obscurité. Le sol trembla sous leurs sabots. La maison fut encerclée. — Ils nous ont retrouvés… souffla le vieil homme. Il prit Élena dans ses bras, la serra une dernière fois. — Tu dois fuir. Maintenant. — Je ne te laisserai pas ! — Tu n’as pas le choix. Il ouvrit une trappe dissimulée sous le tapis. — Ce passage mène à la montagne. Cours sans te retourner. Des cris retentirent. La porte céda. — Grand-père ! — Va ! Elle courut dans l’obscurité, le cœur en miettes. Derrière elle, les voix s’élevaient, puis un coup sourd, définitif. Élena s’effondra dans la neige, suffoquant de douleur. Le monde venait de lui arracher la seule personne qu’elle aimait. Seule sous les étoiles glacées, elle jura en silence : — Si telle est ma destinée… alors je la briserai. Et, quelque part dans les ténèbres, la prophétie sourit.
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